Caminos
« Nous ne voyageons pas pour échapper à la vie, mais pour que la vie ne nous échappe pas. » - Anonyme
Le vrombissement du moteur sonne le glas. Le bus annonce la fin de l’aventure, après deux mois et demi de marche et pratiquement 1600 kilomètres parcourus. Nous avons été plus de 300 000 « pèlerins » en 2017 selon l’office chargé d’effectuer les relevés statistiques, toujours plus nombreux chaque année à venir des quatre coins du globe. Bien qu’il s’agisse d’une marche réputée pour son importante charge spirituelle pour la communauté catholique, le «Camino» (chemin en espagnol) est un formidable lieu de rencontre où se côtoient marcheurs aux diverses croyances et populations locales. Nous serons tous transformés par ce qui peut être considéré comme un rite de passage. Et pourtant, aborder la raison de notre pèlerinage est souvent tabou, à l’instar de la vie que nous menons hors du chemin. En Espagne, nos échanges se font évidemment en anglais car les nationalités sont nombreuses. Nous partageons astuces, bon plans, pansements et dortoirs. Parfois, de grandes tablées se forment et les festivités vont bon train, arrosées de vins et de plats aux origines diverses. Des liens se tissent, des amitiés se créent, des couples se forment.Cette grande randonnée est une aventure humaine aux connotations spirituelles. Peu prient ou se rendent à la messe chez les randonneurs que nous fréquentons, et pourtant selon l’Oficina de Acogida al Peregrino, 43% des marcheurs se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle dans un but religieux, 47% religieux/culturel et 9% culturel au cours de l’année 2017. Nos motivations nous appartiennent, mais nous ne pouvons être qu’émerveillés à la vue de ces immenses bâtisses que nous croisons sur notre chemin (la cathédrale Sainte-Marie de Burgos est un joyau d’architecture).Cette marche voit sa popularité augmenter chaque année pour plusieurs raisons. Les univers littéraires et cinématographiques amenant les individus à sortir de leur zone de confort et de la monotonie du quotidien par la marche ont le vent en poupe ces dernières années. Into the Wild, Tracks, The Way, Wild ou encore La vie rêvée de Walter Mitty donnent cette envie d’évasion, de suivre un autre chemin tracé ou non, permettant ainsi de sortir des schémas socioculturels dans lesquels nous baignons, nous donnant cette sensation d’être véritablement qui nous sommes, le temps d’une marche.Il s’agit bien là pourtant d’un tourisme culturel associant la pratique croissante de la randonnée. Marcher permet alors de se « vider la tête », certains font l’expérience d’« être le Camino », une sensation de quitter son corps et de ne faire qu’un avec le sentier. Il faut avouer que le corps et l’esprit sont mis à l’épreuve sur l’intégralité du parcours. Pour ceux qui partent de Saint-Jean-Pied-de-Port, le premier jour est un véritable défi puisqu’il s’agit de passer le col de Roncevaux (1400 mètres) afin d’arriver en Espagne. Les erreurs faites concernant le matériel emporté apparaissent rapidement, notamment quant au poids du sac. Le premier apprentissage important est alors celui de se débarrasser du superflu, ce qui peut être considéré comme du confort, du luxe (trop de vêtements).La marche suppose une déconnexion électronique afin de mieux se focaliser sur soi, pourtant nous restons tous accrochés à nos téléphones portables. Ceux qui ont des obligations professionnelles ou familiales gardent une connexion au quotidien, mais l’usage principal restera dans l’assistance au voyage, remplaçant peu à peu guides et autres livres. La connexion au réseau internet est excellente sur la quasi totalité du territoire parcouru, donnant alors accès à la météo en temps réel, dictionnaires, guides, bons plans, adresses, itinéraires, données, cartes et statistiques GPS. Toutes les difficultés sont minimisées, il est même possible de payer un transporteur afin que les sacs soient acheminés à l’étape suivante. Des vélos sont disponibles à la location sur une partie redoutée pour sa monotonie et son manque d’intérêt (Meseta), bien qu’elle soit réputée pour l’épreuve psychologique qu’elle constitue.Tous seront venus chercher quelque chose en parcourant l’un des chemins de Compostelle, mais tous n’auront pas eu la chance d’obtenir réponses à leurs questions, il n’est pas rare de croiser ou d'entendre des histoires sur les « égarés du Camino ».Cette grande randonnée perd de son côté spirituel par moment au profit d’une vision plus pécuniaire. Sur la partie espagnole, les édifices religieux sont souvent payants et des tarifs « pèlerins » ne sont pas toujours proposés. Les logements sur la partie française tournent autour de 15 euros et les cuisines ne sont pas toujours en libre utilisation. Il est possible de limiter les dépenses sur la partie française en emportant une tente et un réchaud, mais le sac est alors considérablement alourdi par l’ajout de matériel supplémentaire.Étrangement, l’excitation ne nous prend pas lors de notre arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais nous sommes heureux par ce que nous venons d’accomplir et de retrouver ceux parfois perdus de vue durant des semaines. Le botafumeiro (encensoir géant) ne se balancera pas ce jour là, ni les suivants. Les dernières étapes, Fisterra et Muxia, apporteront leurs lots de spectacles avec un soleil radieux qui disparaît derrière un horizon limpide.Nous sommes plusieurs dizaines à observer religieusement la scène, éparpillés à flan de colline, entre admiration, réflexion et libération.Un proverbe chinois dit qu’« un voyage de mille lieues a commencé par un pas ». Ce jour là, nous sommes tous fiers d’avoir trouvé la force un jour de mettre un pied devant l’autre sans se retourner, et d’avoir accompli cette aventure.
English version
"We don't travel to escape life, but so that life does not escape us" Anonymous.
The throbbing of the engine rang the time bell. The bus signaled the end of the adventure after two and a half months of walking nearly 1600 kms. There were more than 300 000 of us pilgrims in 2017 according to the office of statistics, more and more of us every year from the four corners of the earth. Although it has a reputation for spiritual importance for the Catholic community, the 'Camino' (path in Spanish) is an amazing meeting place for people of different beliefs and for local populations too.We are all carried along by what can be considered as a rite of passage. And yet, finding the reason for our pilgrimage is often tabou given the life we lead outside the path. In Spain, we spoke in English given the number of nationalities we came accross. We shared projects, plans, bandages and places to sleep. Sometimes we gathered around huge tables having fun and sharing wine and local food. Links, friendships and couples formed. This great expedition is a human adventure with spiritual connotations. Few of us prayed or went to church and yet, according to the office for statisics, 43% of the walkers went to Saint Jacques of Compostela for religious reasons, 47% for religious/cultural ones and 9% for cultural reasons in 2017.Our reasons were our own but we were enthralled by the amazing buildings that we came accross (the cathedral San Maria of Burgos is a jewel of architecture.)This pilgrimage becomes more popular every year for several reasons. The literacy and cinematographic universes bring people out of their confort zones and the monotony of their daily lives. Into the Wild, Tracks, The Way, Wild or even Walter Mitty lead to this desire to get away, to follow a different path allowing us to escape from our sociocultural ideals giving us the feeling of being who we really are for the duration of the walk.It is all about cultural tourism linked to the growing popularity of expeditions. Walking allows you to empty your mind or even to become one with the 'Camino'. Both body and spirit are put under pressure along the way. For those who leave from Saint Jean Pied de Port in France, the first day is a real challenge because you have to cross over the pass of Roncevales at 1400m. before reaching Spain.Problems with incorrect equipment become rapidly clear notably concerning weight being carried. The first piece of learning is therefore to get rid of that 'luxurious' yet superfluous gear. The walk enables you to focus on your self through a kind of electronic deconnection, yet everyone seems still wedded to their mobile phones. Those who need them for work or family reasons keep daily contact but their main use is to help with the trip replacing guides and books. The internet connection is excellent along the way, allowing access to weather, dictionaries, guides, addresses, maps and GPS statistics amongst other things. It is possible to have your bags taken on to the next stop and bicycles are available for the more monotonous sections (for example the Meseta). Everything is taken into consideration.Everyone will have come to the trip looking for answers but not everyone will have received satisfaction and some are left to wonder.The expedition can sometimes lose its spirituality in favour of having to pay. Spanish religious artifacts are at cost and are not cheap. French hostels cost around 15 euros and lack cooking facilities. The alternative is to carry a tent and food.Strangely we were not overexcited when we reached Santiago de Compostela but we were happy at what we had accomplished and at what we had experienced along the way. The last stages of Fisterra and Muxia are spectacular with a bright sun hiding behind the limpid horizon. There is a big crowd of us spread accross the hillside watching the scene with admiration, reflection and freedom.A chinese proverb states that a 'journey of a thousand miles begins with one step'. On that day we were all proud to have put one foot in front of the other without looking back at the adventure we had experienced.